Etudes culturelles et Identité

Pratiquer le décentrement de la pensée, voilà, peut-être, en quelques mots, le programme de recherche des études culturelles. Résumer ainsi une discipline, en une formule, est évidement bien réducteur. Néanmoins, quand on s’intéresse au développement des études culturelles et des différents programmes de recherche qui en ont émergé (études sur le genre, postcoloniales, sur les médias, sur la pornographie etc…), on constate que le questionnement reste toujours centré sur le problème d’une pensée autre, qui est dévaluée. Le travail de recherche consistant alors à sortir d’un certain centrement de la pensée qui conditionne notre façon de concevoir ce qui est à la marge, pour adopter un point de vue qui accepte la diversité. Ainsi par exemple, il faut sortir du phallologocentrisme (Wittig). L’enjeu est de penser à partir d’une pensée autre.

Penser à partir d’une pensée autre mais aussi bien depuis. Ainsi il faut comprendre les études culturelles comme l’acquisition, par les subalternes, des outils conceptuels de la critique. On doit, je pense, souligner l’importance du fait que le « père fondateur » Richard Hoggart soit d’origine ouvrière ou que Stuart Hall qui a fondé le champ de recherche, soit d’origine jamaïcaine. Pourquoi ces détails biographiques ? Parce que précisément l’expérience des marges nous apprend que la pensée est toujours située. On parle depuis un certain lieu, depuis une certaine expérience, en somme : depuis la marge ou depuis l’intérieur. On sort ainsi d’un cadre critique marxiste classique, dans lequel l’avant-garde du prolétariat (constituée principalement de petits bourgeois intellectuels en rupture avec leur classe) fait descendre la théorie dans les masses populaires. Il s’agit bien ici de réhabiliter les pensées autres mais pas sur le mode de la tolérance qui laisse chacun dans une molle indifférence. Les études culturelles entendent donner la parole publiquement aux subalternes, aux sans-voix. Voilà pourquoi, je pense, l’étude de la formation des concepts en son sein permet de poser, au moins partiellement, le problème de la réhabilitation des pensées autres.

Cependant parler de marges et d’intérieur ne va pas de soi. Cela implique l’existence d’une instance axiologique qui distingue ce qui est admis et ce qui ne l’est pas. De plus, le discrédit des pensées autres n’est pas juste un fait juridique, c’est aussi un fait social. Il faut donc supposer que, non seulement, il existe quelque chose comme une instance axiologique mais qu’elle est comme relayée et diffusée dans la société par un consensus autour des valeurs. Le problème qui se pose alors n’est, peut être, pas seulement le problème de la valeur du consensus mais aussi celui de sa production. Voilà, en somme, la question que les études culturelles posent au consensus : comment est-il produit ? Cette question est encore très partielle, essayons de préciser. Le consensus autour des valeurs produit à la fois l’intérieur et les marges (et la vie parfois impossible pour ceux qui y vivent). On pourrait reformuler la question ainsi :

Comment la production du consensus peut-elle se faire en laissant une place aux marges qu’elle produit ?

On essayera de reconstruire ainsi trois moments (non chronologiques) de la formation des concepts dans les études culturelles

Tout d’abord on essayera de comprendre ce que veut dire l’expression : « production du consensus ». Le problème de la déviance (comme groupes sociaux hors du consensus), au sein des sociétés occidentales, amène le problème des pensées autres au coeur même de notre prétendue rationalité totalement pacifiée et égalitaire. Le consensus apparaît donc comme produit par la société, comme un enjeu de pouvoir, d’une guerre de position selon la formule de Gramsci et non comme un simple reflet.

La tâche des études culturelles sera donc de réhabiliter les pensées autres et de fournir la « boite à outils conceptuels » pour lutter pour cette réhabilitation. Mais cette réhabilitation pose problème, car revendiquer la positivité de l’identité construite par l’alternative interne\marge constitue sur le long terme une piège. Ainsi on s’interrogera sur la possibilité d’une réhabilitation des pensées autres qui conserve le découpage entre pensées ignobles et pensées nobles. « Black is beautiful » ? peut être, mais ce type de revendication ne constitue-t-il pas un piège sur le long terme ? Ne faudrait-il pas mieux substituer l’ensemble des nuances du blanc au noir ?

Si la lutte est alors celle d’une destruction des essences, le risque n’est-il pas encore plus grand ? Celui d’un relativisme où tout se vaut ? On passerait alors de la reconnaissance des identités à une tolérance molle qui pourrait servir de justification au maintien du status quo. On essayera de tracer une voie qui à la fois garde les acquis du constructivisme, en terme de reconnaissance des pensées autres, mais qui évite l’écueil du relativisme.

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